Pas d'issue aux grands défis de l'humanité (pétrole, eau, famines, biodiversité, érosion, climat...) sans changement de paradigme et TOTALE remise en question tant au niveau individuel que pluriel (mode de vie, économie, progrès…)
André TOLMERE : « Manifeste pour la vraie démocratie », voilà un ouvrage qui mériterait vraiment de sortir de l’ombre au même titre que le « Manuel d’anti-économie » ou la « Conscience, le Verbe et le Monde » de Didier LACAPELLE ou encore les deux fameux livres de Junon MONETA « Le néolibéralisme ? Un très vieux système… Pourquoi faut-il le combattre ?... » et « La gestion désatreuse de l’Euro ». Des ouvrages peu connus qui font réfléchir et qui s’intéressent à la cause des causes. Des ouvrages qui mériteraient grandement d’être édités et plébiscités.
Celui d’André TOLMERE est bien documenté, facile à lire et bien structuré. Son style est acide mais il a le mérite de souligner un fait essentiel des origines de ce que nous appelons "démocratie". Un fait qui a toujours été escamoté. Un fait digne d’une révolution copernicienne en matière d’organisation sociale. Un fait tout simple qui, si vous vous interrogez réellement et profondément (en faisant fi de vos enseignements et doctrines) sur sa pertinence, ses tenants et aboutissants, ne pourra que vous éblouir tant par sa candeur que par sa force.
Ci-dessous, le chapitre qui expose les origines de la démocratie, les critiques, puis ce fameux fait occulté depuis 2.500 ans !
“ La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve”.
Jean Cocteau
Le cinquième siècle avant Jésus-Christ a marqué l’apogée de la civilisation grecque. La splendeur d’Athènes se manifeste encore à nos yeux par des monuments célèbres. Sa puissance à cette époque coïncide avec l’instauration de la démocratie.
Mais qu’est-ce que la démocratie ?
Démocratie vient du grec démos, peuple, et kratos, pouvoir. C’est un système de gouvernement où le peuple exerce son pouvoir, sa souveraineté.
Mais démocratie signifie également gouvernement des dèmes. Un dème est l’équivalent d’une commune. Sous la domination d’Athènes, l’Attique est divisé en 190 dèmes. À 18 ans, les citoyens sont inscrits dans le dème. Tous les citoyens sont admis à l’ecclésia, organe essentiel de la politique et assemblée du peuple qui comprend surtout des cultivateurs, des commerçants et des artisans. Un bureau est formé de 50 membres. Chaque citoyen a un droit de discussion, d’initiative et d’amendement. L’ecclésia vote d’ordinaire à main levée des décrets et des lois qui ont été préalablement étudiés par la boulè : c’est une sorte d’assemblée nationale et de conseil d’État, permanente, formée de 500 membres chargés de l’administration générale et du pouvoir exécutif.
Les 190 dèmes sont divisés en 10 tribus. Chaque tribu compte environ 20 dèmes et envoie 50 représentants à la boulè.
Pour la justice également, le peuple est souverain. Tous les citoyens peuvent être magistrats à l’héliée, tribunal par excellence. Chaque tribu désigne 600 citoyens, donc 6000 en tout, répartis en 10 dicastères. Il faut un ou plusieurs dicastères pour juger les procès, suivant leur importance. Ce nombre élevé est considéré comme une garantie contre la corruption.
Cette description est très sommaire et reprend intentionnellement un exemple courant. Il y manque l’essentiel, volontairement escamoté, comme par l’immense majorité des commentateurs de la démocratie athénienne, plus prompts à la dénonciation qu’à l’honnêteté.
Que nous disent-ils ?
Oui, la démocratie grecque était la “vraie démocratie”, c’est-à-dire la démocratie directe : le peuple participait directement aux décisions politiques de l’ecclésia.
Oui mais, nous font-ils remarquer, ce peuple qui exerçait sa souveraineté n’était qu’une petite minorité de la population. Les esclaves étaient exclus et il y avait 6 fois plus d’esclaves que de citoyens. De même pour les métèques qui sont considérés comme des étrangers même si la plupart sont des Grecs, 4 fois plus nombreux que les citoyens. Et les femmes, cela va de soi... De plus, beaucoup de citoyens ne participaient pas aux débats de l’ecclésia. Au final, quelques milliers d’hommes se trouvaient réunis à l’ecclésia pour décider des affaires de la cité. Mais décidaient-ils vraiment ? Dans ce genre de réunions publiques, il y a toujours des individus ou des groupes qui manipulent les autres. Cela n’a guère changé aujourd’hui. Il est communément admis qu’une foule est bien plus facilement manipulable qu’une petite assemblée.
Oui mais, cette démocratie antique ne se souciait guère des droits de l’homme puisqu’elle pratiquait l’esclavage et l’ostracisme qui permettait de bannir pour 10 ans un citoyen simplement suspecté d’être trop ambitieux ou trop puissant.
Oui mais, la démocratie directe des Anciens n’est plus applicable aux grands États modernes. On peut rassembler quelques milliers d’Athéniens sur une place publique. Mais comment voulez-vous rassembler plusieurs dizaines de millions de Français ?
On nous induit à croire que l’Athènes du siècle de Périclès n’était qu’un gros village. C’était une cité-État qui administrait une population qui a pu dépasser 200.000 âmes.
Oui mais, si la décision appartient au peuple, ce peuple est-il compétent pour se prononcer sur les moindres détails? Il n’est pas possible de faire l’économie d’une élite dirigeante, selon la plupart des auteurs. C’est logique : ils appartiennent eux-mêmes à cette élite. Ce sont des professeurs d’université, des juristes plus ou moins distingués, des politiciens, quelquefois des journalistes. Bref, une intelligentsia bien pensante et conformiste.
Comment se fait-il que ces commentateurs de la démocratie originelle oublient systématiquement de nous parler d’un principe fondamental qui signe le fonctionnement des institutions démocratiques de la Grèce antique ?
Passer sous silence ce principe remarquable et incontournable relève, soit de la malhonnêteté intellectuelle soit de l’imbécillité crasse. Certains “intellectuels” ne sont que des crétins diplômés. Ce n’est pas parce que les mots “intellectuel” et “intelligence” ont la même racine que le premier doit obligatoirement impliquer la possession du second !
Ce principe, qui pousse vers la perfection les idées d’égalité et de justice, révèle le génie grec. L’escamoter est une trahison de l’histoire de la démocratie dans ses racines. C’est aussi la révélation de la peur qu’inspire ce principe aux élites privilégiées qui confisquent le pouvoir du peuple à leur profit. Car le grand problème de la démocratie est celui de la représentation.
Même si les Grecs du cinquième siècle pratiquaient la démocratie directe avec l’ecclésia, ils avaient parfaitement compris que le peuple doit déléguer ses pouvoirs, ou au moins une partie de ses pouvoirs. Il doit désigner des représentants qui agissent pour lui, en son nom. Réduire la démocratie grecque à l’idée de la démocratie directe est une pure escroquerie intellectuelle.
Les Grecs ont tout autant inventé la démocratie indirecte et le principe de la représentation.
L’ennui, pour les pourfendeurs de la démocratie directe, c’est que les représentants n’étaient pas désigné par l’élection ; c’est la vraie raison pour laquelle ils rejettent la démocratie directe : cela permet, en jetant le bébé avec l’eau du bain, de ne pas aborder la solution antique utilisée pour désigner les représentants !
Jean-Jacques Rousseau, en son temps, déplorait le recours à la représentation. S’inclinant devant l’incontournable obstacle, il préconisait le mandat impératif. Les représentants élus étaient obligés d’appliquer à la lettre le mandat reçu de leurs électeurs. Les démocrates du dix-huitième siècle, admirateurs de l’Antiquité, n’étaient pas des partisans de la démocratie grecque. Le pouvoir démesuré qu’elle accordait au peuple les effrayait. Il y a une aversion totale et une méfiance absolue des révolutionnaires américains et français pour le modèle démocratique athénien. Car ces messieurs les révolutionnaires étaient issus des élites bourgeoises, et ils entendaient bien faire prévaloir leurs ambitions et les étendre.
Pour Tocqueville, l’égalité est le moteur de la démocratie. Il pense que les hommes préfèrent toujours l’égalité à la liberté : “ Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté,... Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage.”
D’accord pour l’égalité, mais chacun à sa place. C’est ainsi qu’en Amérique, la première constitution écrite de l’histoire, en 1787, donne le droit de vote aux seuls propriétaires. Les Blancs non propriétaires, les Noirs, les Indiens et les femmes ne votent pas. Les esclaves, n’en parlons pas.
Pour justifier le suffrage censitaire, le député Boissy d’Anglas, dans son discours à la Convention du 23 juin 1795, déclarait : “ Nous devons être gouvernés par les meilleurs ; les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois. Or, à bien peu d’exception près, vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui possèdent une propriété, sont attachés au pays qui la contient, aux lois qui la protègent, à la tranquillité qui la conserve, et qui doivent à cette propriété et à l’aisance qu’elle donne l’éducation qui les a rendus propres à discuter, avec sagacité et justesse, les avantages et les inconvénients des lois qui fixent le sort de la patrie.”
Grâce à ce beau discours, la Convention, qui avait mis fin à la Terreur, adopta une nouvelle constitution et le suffrage censitaire.
Cette peur du peuple prévaut toujours dans la classe dominante et dans les élites dirigeantes, ce qui ne les empêche pas de prétendre représenter ses intérêts et de brandir, en toutes circonstances, le sacro-saint “intérêt général” ou la “raison d’État” qui, curieusement, s’accorde toujours avec leurs petits intérêts particuliers. C’est le peuple qui va aux urnes, c’est toujours la même “élite” qui en sort.
Les Grecs ont inventé la démocratie parce qu’ayant expérimenté tous les régimes politiques possibles, ils accordèrent plus leur confiance au peuple pris dans sa globalité plutôt qu’à des minorités privilégiées d’aristocrates, de ploutocrates et de tyrans.
C’est pourquoi le fondement incontournable de la démocratie grecque consiste en l’établissement du principe d’égalité absolue des citoyens entre eux sur le plan politique. Le génie grec, tout pragmatique, est d’avoir inventé la méthode qui respecte résolument le principe d’égalité, se combine parfaitement avec lui, pour former un couple harmonieux et fécond. Cette méthode n’est pas l’élection ni le suffrage universel présentés aujourd’hui comme des principes obligatoires des démocraties modernes. Hélas ! “La minorité ne compte point quand la majorité s’appuie sur des arguments qu’elle croit solide” (Machiavel).
Cette méthode est le tirage au sort.
C’est le kléros des Grecs d’Athènes.
Certes, tous les citoyens d’Athènes ne participaient pas à l’ecclésia dans l’expression de la démocratie directe. Mais tous les citoyens d’Athènes participaient au tirage au sort dans les dèmes qui permettait de désigner leurs représentants à la boulè.
Tous les citoyens étaient également tirés au sort pour désigner les magistrats de l’héliée, très nombreux. Seuls étaient élus une petite poignée de magistrats très spécialisés : policiers de rue, trésoriers, contrôleurs du commerce, ainsi que les stratèges et chefs militaires.
Certes les métèques n’étaient pas citoyens, mais ils pouvaient le devenir.
Certes, il y avait beaucoup d’esclaves, mais les Grecs traitaient leurs esclaves beaucoup mieux que les Américains et les Européens ne traitaient les leurs. C’est ici l’occasion de rappeler la profonde différence de nature entre l’esclavage pratiqué par les Européens et les Américains et celui pratiqué dans l’Antiquité et en Afrique même, avant l’arrivée des premiers explorateurs portugais.
Dans le premier cas, il s’agissait de la déportation en masse de 25 millions de Noirs vers les Amériques avec l’abominable commerce triangulaire. Beaucoup mouraient pendant la traversée de l’Atlantique. Aujourd’hui, cette déportation relèverait d’un crime contre l’humanité.
Dans le second cas, sans qu’il soit question de justifier l’esclavage, il était la conséquence des guerres : les prisonniers capturés faisaient partie du butin. Chez les Grecs, des dieux eux-mêmes avaient été des esclaves : Apollon, Arès, Poséidon, Héphaïstos. Les esclaves appartenaient souvent à l’État ou aux temples. Comment la société grecque antique aurait-elle pu tenir avec 6 fois plus d’esclaves que d’hommes libres ? Les révoltes étaient rares et limitées parce que les esclaves étaient bien traités et bien intégrés dans la société antique. Beaucoup s’enfuyaient sans grand danger pour eux (au point que leurs propriétaires prenaient une assurance pour couvrir ce risque !) Un grand nombre s’affranchissait. Ils occupaient toutes sortes de fonctions dans tous les domaines de la vie économique et sociale. Certains étaient médecins (Hippocrate), précepteurs, intendants, philosophes (Anaxagore, Gorgias), artistes (Polyclète), reconnus et honorés. On est très loin du racisme, de l’apartheid de l’Afrique du Sud et des ghettos noirs de l’Amérique moderne. Il faut rappeler que pendant très longtemps l’infériorité des Noirs n’était pas mise en doute. La “grandeur d’âme” de quelques-uns finit par faire admettre que “même si les Noirs appartenaient à une race manifestement inférieure”, cela ne justifiait pas l’esclavage. Il fallut attendre 1865 pour qu’il soit aboli aux États-Unis. Aujourd’hui, l’esclavage nous paraît scandaleux parce que l’idéologie a changé. Il n’en demeure pas moins que la discrimination raciale s’est maintenue aux États-Unis jusqu’aux années 1960-65 et que les Indiens sont toujours parqués dans des réserves... Le paradoxe, c’est que la plus grande démocratie du monde, qui se présentait comme un modèle, était raciste et ségrégationniste.
Certes, l’ostracisme permettait d’exiler un citoyen. Mais on oublie de dire que ce système est révélateur de la crainte légitime des démocrates athéniens de voir un chef politique accaparer le pouvoir à son profit et risquer de remettre en question leurs institutions démocratiques. Il était fait pour se prémunir des tentatives de prise du pouvoir par des aristocrates ou des démagogues. Chaque citoyen inscrivait sur un tesson d’argile (ostrakon) le nom d’un homme jugé dangereux. Lorsque 6000 suffrages s’étaient portés sur le même, il devait s’éloigner pour dix ans, sans déshonneur.
Car l’essence de la démocratie, c’est bien l’égalité politique des citoyens.
Et le moyen de la mettre en oeuvre, c’est le tirage au sort. L’accès de tous les citoyens au pouvoir (kratos) se fait par le sort (kléros) :
c’est la clérocratie.
L’élection des représentants, le suffrage universel, présentés comme des fondamentaux de la démocratie moderne, nous apparaissent comme la plus vaste, la plus effarante escroquerie politique de tous les temps.
Hors de là, point de salut ! On a réussi à persuader des millions, des milliards d’individus que la démocratie, c’est le suffrage universel. Non. La vraie démocratie, c’est le tirage au sort. Pourquoi a-t-on oublié que c’est le suffrage universel qui a amené au pouvoir un Adolf Hitler, dans un régime démocratique, la république de Weimar (Buchenwald n’est situé qu’à quelques kilomètres de Weimar) qui, à lui tout seul, a provoqué le plus grand cataclysme du vingtième siècle ?
Chaque fois que survient une catastrophe, où que ce soit, les bonnes âmes et les politiciens compatissants demandent, exigent des mesures pour que : “plus jamais ça”. Les procès de Nuremberg ont jugé et condamné quelques individus. Il n’y a pas eu de procès pour juger la “démocratie” manifestement coupable d’avoir porté au pouvoir un malade mental. Peut être bien parce que tous ceux qui sont au pouvoir dans nos soi-disant “démocraties” sont aussi, quelque part, des malades mentaux !
"Le sage fait de la politique, non parce qu'il veut faire triompher ses principes, mais parce que ses principes lui dictent de faire de la politique." [Confucius]
PS: La Grèce, berceau des civilisations occidentales aujourd’hui dos au mur! Une acculturation aux relents tristement idéologiques et manichéens!
Nous, peuple "d'en bas", devrions bien plus faire de politique et cesser de croire des Boissy d’Anglas qui nous disent que la politique est chose trop sérieuse pour être confiée à n’importe qui. C’est justement parce qu’elle est sérieuse qu’elle ne devrait souffrir d’aucune discrimination dès le départ. Du droit de tout gérer, il ne nous reste plus que le droit de cocher une ou plusieurs cases puis de la fermer.
Voir aussi
Et surtout
http://etienne.chouard.free.fr/ à qui je dois cette découverte ! Son site est d’une richesse et d’une ouverture impressionnante.