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Pas d'issue aux grands défis de l'humanité (pétrole, eau, famines, biodiversité, érosion, climat...) sans changement de paradigme et TOTALE remise en question tant au niveau individuel que pluriel (mode de vie, économie, progrès…)

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Jean ZIEGLER: « La haine de l'occident »

Comme d’habitude, Jean Ziegler ne déçoit pas. « La haine de l’occident », un livre qui fait certainement réfléchir. Et si cette haine était plus menaçante et affligeante que le réchauffement climatique, la crise économique ou la crise alimentaire ? En réalité, tout se tient, tout est lié, l’un ne va pas sans l’autre. Le pillage et la surconsommation aveugle de l’occident hier font sa haine et son autodestruction aujourd’hui. Mais plus loin que ce simple constat, il est question avant tout de prétention, d’arrogance et d’hypocrisie si typiques à des humains non accompli prêt à tout pour aboutir à leur fins plus aliénantes que libératrices. Moins détaillé que « les nouveaux maîtres du monde » mais plus direct et patent, ce dernier livre, parfaitement structuré, place sur le devant de la scène un constat aussi fatal qu’occulté. Une analyse aussi tranchante que réelle.

 

Ci-dessous un extrait du préambule que j’ai trouvé particulièrement explicite.

 

La haine de l’Occident, cette passion irréductible, habite aujourd’hui une grande majorité des peuples du Sud. Elle agit comme une force mobilisatrice puissante.


[…]

Sur le plan international, depuis 2007, le Conseil des droits de l’homme joue un rôle crucial. Après  l’Assemblée générale et le conseil de sécurité, il est la troisième instance la plus importante de l’ONU. Contrairement à ce qui se passe au Conseil de sécurité, il n’existe pas de droit de veto au Conseil des droits de l’homme. Les grandes puissances y sont soumises à la loi de la majorité, elle-même gouvernée par une alliance entre les Etats membres de l’OCI (Organisation de la conférence islamique) et les Etats du NAM (Non-Aligned Movement, Mouvement des non-alignés). De plus en plus - et c’est notamment le cas dans l’affaire du Darfour (Et d’Israël ?) -, le conseil des droits de l’homme acquiert le statut d’un anti-Conseil de sécurité.

[…]


Cette haine n’est en aucun cas pathologique
, elle inspire au contraire un discours structuré et rationnel. Et elle paralyse les Nations Unis. Bloquant la négociation internationale, elle laisse sans solutions des conflits et de graves problèmes qui, pourtant, engagent, à l’occasion, la survie même de l’espèce.

 
L’Occident, de son côté, reste sourd, aveugle et muet face à ces manifestations identitaires, fondées sur un profond désir d’émancipation et de justice émanant des peuples du Sud. Il ne comprend rien à cette haine.


C’est que la mémoire de l’Occident est dominatrice, imperméable au doute. Celle des peuples du Sud, une mémoire blessée. Et l’Occident ignore et la profondeur et la gravité de ces blessures.

 
Ecoutons Régis Debray: «Ne comprendra rien au XXIème siècle, celui qui ne saisit qu’aujourd’hui vivent côte à côte, dans le genre humain, deux espèces dont l’une ne voit pas l’autre: les humiliants et les humiliés. [...] La difficulté vient de ce que les humiliants ne se voient pas en train d’humilier. Ils aiment à croiser le fer, rarement le regard des humiliés(1) ».


Encore Debray: «Ils ont enlevé le casque. En dessous leur tête reste coloniale. »

 
Dans leur article, « Histoire, mémoire et mondialisation », Bertrand Legendre et Gaídz Minassian constatent, de leur côté: « Le Sud ne quémande plus de l’aide au Nord. Il exige des réparations sinon un acte de contrition [...]. Le continent [africain] tout entier crie justice [...]. Les Européens minimisent les ravages de l’esclavage. Ils préfèrent exalter son abolition [...], tel François Mitterrand fleurissant la tombe de Victor Schoelcher au Panthéon, le jour de son investiture en 1981 [...]. Les descendants d’esclaves leur demandent réparation, en disant subir, aujourd’hui encore, les conséquences de ces déportations(2).»

 
Ces revendications de justice, ces demandes de repentance se multiplient sur les trois continents.


Legendre et Minassian « Les contestations mémorielles, par leur diversité et leur ampleur, coïncident trop dans le temps pour être le fruit du hasard.»


Mon livre voudrait déterrer les racines de cette haine. Il voudrait aussi explorer les voies de son dépassement.

 
Comment comprendre la soudaine irruption, dans la société planétaire contemporaine, de la haine de l’Occident? Je vois deux explications.

 
La première réside dans la brusque résurgence de la mémoire blessée du Sud. Les souvenirs, pendant longtemps enfouis, des humiliations endurées durant les trois siècles de la traite et de l’occupation coloniale remontent àla lumière de la conscience. La mémoire blessée est une force historique puissante.


Je consacre la première partie de mon livre à son exploration.

 
La deuxième explication tient à une contradiction insupportable entre démographie et pouvoir: depuis plus de cinq cents ans, les Occidentaux dominent la planète. Or les Blancs n’ont jamais représenté plus de 23,8% de la population mondiale — à peine 13% aujourd’hui.

 
Du coup, aux yeux de la plupart des femmes et des hommes vivant dans l’hémisphère Sud, l’actuel ordre économique du monde imposé par les oligarchies du capital financier occidental est le produit des systèmes d’oppression antérieurs, notamment de la traite et de l’exploitation coloniale. Cet ordre du monde génère d’indicibles souffrances, de nouvelles humiliations pour un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants du Sud. Il nourrit, lui aussi, la haine de l’Occident.

 
La deuxième partie du livre examine les fondements de cet ordre cannibale et ses effets sur la conscience.

 
Depuis des siècles, l’Occident tente de confisquer à son seul profit le mot « humanité ». Dans son magistral ouvrage L’Universalisme européen. De la colonisation au droit d’ingérence, Immanuel Wallerstein reconstitue les étapes historiques de la constitution de cette « humanité ethnocentrique(3) ».

 
L’Occident est un potentat qui s’ignore, dit-il. Son passe-temps favori consiste à donner des leçons de morale au monde entier. Sa mémoire est de pierre. Elle se confond avec ses intérêts économiques.


Son arrogance l’aveugle. Depuis longtemps, l’Occident ne se rend plus compte du rejet qu’il suscite.

C’est qu’en matière de désarmement, de droits de l’homme, de non-prolifération nucléaire, de justice sociale planétaire, il pratique en permanence le double langage.


Et le Sud répond par une méfiance viscérale. Il regarde comme un schizophrène cet Occident dont la pratique dément constamment les valeurs qu’il proclame.


La stratégie du double langage paralyse la négociation internationale. Elle rend impossible la défense collective du Sud et de l’Ouest contre les dangers mortels qui, pourtant, les menacent tous les deux.

 
Fondée sur plusieurs exemples récents, la troisième partie de cet ouvrage analyse ces dangers et les ressorts de la conduite schizophrénique de l’Occident.

 
La quatrième partie explore le destin symptomatique du Nigeria. Le pays le plus peuplé d’Afrique, et l'un des plus riches du monde, est en effet mis aujourd’hui en coupe réglée par les seigneurs occidentaux de la guerre économique mondiale.


Premier producteur de pétrole en Afrique et huitième plus important du monde, le Nigeria est gouverné depuis 1965 par des juntes militaires successives. Le pays n’a jamais joui d’une souveraineté réelle. Il est à présent la proie impuissante de Shell, BP, Total, Exxon, Texaco et autres prédateurs. Et 70 % de sa population survit dans une misère abyssale. C’est sur cette réalité-là, bien sûr, que prospère la haine de l’Occident.

 
En Bolivie, depuis janvier 2006, Evo Morales Aïma, un paysan aymara, est installé au palais Quemado. C'est le premier président indien d’un pays d’Amérique du Sud depuis la dévastation espagnole du XVème siècle.


Morales a provoqué une rupture tellurique avec l’ordre du monde, infligeant à l’Occident une défaite cruelle. C’est ainsi que la résurrection identitaire des peuples aymara, quechua, moxo, guarani mobilise des forces de combat, de résistance et de création inouïes. Nous analyserons, dans la cinquième partie, le rayonnement continental de la renaissance bolivienne. Il s’agira aussi d’en prendre une mesure exacte: la valorisation permanente de la politique et de la culture indigénistes, effet de la haine de l’Occident, est-elle compatible avec les principes universels du droit?


Prise en étau entre, d’un côté, le double langage de l’Occident, et, de l’autre, la haine des peuples du Sud, la communauté internationale ne parvient pas à s’imposer aujourd’hui. Les Nations unies sont en ruine. Et l’absence de dialogue met la planète en danger de mort.

 
La Conférence mondiale pour le désarmement est ainsi totalement paralysée depuis quarante-deux ans. La prolifération d’armes nucléaires toujours plus meurtrières progresse.

 
En septembre 2000, 192 chefs d’Etat et de gouvernement se sont réunis à New York. Ils ont fixé les «buts du Millénaire» (Millenium goals), visant à éliminer graduellement la sous-alimentation et la faim, les épidémies et la misère extrême de 2,2 milliards d'êtres humains. Mais, jusqu’à ce jour, aucun progrès dans cette voie n’a été réalisé.

Au début de ce millénaire, sur une planète qui regorge de richesses, un enfant de moins de dix ans meurt toutes les cinq secondes. De maladie ou de faim.


La guerre économique fait rage.

 
L’humiliation, l’exclusion, l’angoisse du lendemain sont le lot de centaines de millions d’êtres humains. Surtout dans l’hémisphère Sud. Pour eux, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Charte des Nations unies ne sont que des paroles creuses.

 
Comment responsabiliser l'Occident et le contraindre à respecter ses propres valeurs? Comment désarmer la haine du Sud? Dans quelles conditions concrètes le dialogue peut-il être amorcé?

 
Comment construire une société planétaire réconciliée, juste, respectueuse des identités, des mémoires et du droit à la vie de chacun?

 
Mon livre voudrait mobiliser des forces pour contribuer à la résolution de ces questions et tenter de mettre un terme à la tragédie.

 

Notes:

(1) Régis Debray, Aveuglantes Lumières, Paris, Gallimard, 2006, p. 136.

(2) Le Monde, 27 décembre 2007

(3) Immanuel Wallerstein, European Universalism: The Rhetoric of Power, New York, The New Press, 2006, trad. fr. Patrick Hutchinson, Paris, Demopolis, 2008.

 

 

J'habite une blessure sacrée

J'habite des ancêtres imaginaires

J'habite un vouloir obscur

J'habite un long silence

J'habite une soif irrémédiable

J'habite un voyage de mille ans

J'habite une guerre de trois cents ans

[…]

Aimé Césaire,

« Calendrier lagunaire », Moi, Lamnaire

 

Aimé Césaire, voir aussi sur ce blog : Colonisation = Chosification

 

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