Pas d'issue aux grands défis de l'humanité (pétrole, eau, famines, biodiversité, érosion, climat...) sans changement de paradigme et TOTALE remise en question tant au niveau individuel que pluriel (mode de vie, économie, progrès…)
Quelques extraits d'un chat du soir.be avec Christian ARNSPERGER. Pour agrémenter l'article, voici un clip bien rythmé de sensibilisation au changement climatique…
Question: Correction des prix via une fiscalité qui prend en compte les coûts environnementaux et sociaux.
Christian ARNSPERGER: oui, évidemment, mais c'est tout de même ne rien vouloir changer au fond de nous et demander seulement (comme des rats de labo) qu'on nous envoie des électrochocs plus vifs afin de nous "forcer" à changer de comportement. Je ne dis pas que c'est sans intérêt, et sûrement à court terme ça vaut la peine. Mais je crois que si l'humain occidental veut mieux déployer les potentiels profonds qui sommeillent en lui, il lui faut plus que du béhaviorisme! C'est pour ça que j'en appelle à une autocritique radicale (moi-même y compris) pour que nous réalisions à quel point nous sommes empêtrés dans le système et à quel point il nous "arrange"...
Question: Couleur politique & croissance = emploi
Christian ARNSPERGER: Je suis du "bord politique" que vous imaginez: plutôt écolo (en pensée plus qu'en actes comme bien nombreux d'entre nous), de gauche en tout cas et hyper-intéressé par des idées politiques qui feraient autre chose que ronronner toujours sur les mêmes thèmes: profits nécessaires car croissance nécessaire car l'emploi en dépend, etc. etc. NE VOUS LAISSEZ PAS DIRE QUE LA CROISSANCE CREERA DE L'EMPLOI. On vous ment: si la productivité s'accroit à cause des normes de compétitivité mondiales, eh bien toute la croissance de la production sera absorbée par ces gains de productivité, et aucun travailleur supplémentaire ne sera embauché. Le lien entre croissance et emploi est bien plus ténu et complexe que ce que nos décideurs en campagne électorale veulent bien nous faire croire!
Question: Au bout du compte, qu'est-ce qu'on emporte "là haut"?
Christian ARNSPERGER: Au bout du compte, qu'est-ce qu'on emporte "là haut"? En effet, la fragilité, la vieillesse et la mort seront notre lot à tous. Comment, alors, accepter de dépendre d'un système économique qui fonctionne sur le DENI de la mort? Lisez si possible mon bouquin "Critique de l'existence capitaliste", où je dis que toute la formidable dynamique du capitalisme repose sur l'angoisse du "jamais assez", sur la peur et sur le refus de se montrer solidaires. Un capitalisme égalitaire est impensable. La croissance a besoin d'inégalité (c'est ce que les économistes appellent les "incitants"), et notre fameuse finance basée sur l'intérêt à rembourser et sur la dette, a besoin de croissance! C'est un cercle vicieux. On fait comme si le monde allait toujours durer, comme si chacun allait être immortel, comme si un système de santé hyper coûteux et privatisé allait permettre de nous soigner de tous nos maux...
Personnellement, je ne suis pas du tout convaincu par une telle apologie du système.
Question: Rôle du politique
Christian ARNSPERGER: Dans le bouquin que je viens de terminer ("Ethique de l'existence post-capitaliste" - à paraître!), je dis clairement que ce n'est PAS des hautes sphères qu'il faut attendre une mobilisation.
Normal, elles sont dépendantes du système et ce serait injuste de trop le leur reprocher, après tout. Non, on a les dirigeants qu'on mérite: c'est à la MOUVANCE CITOYENNE dans son ensemble, avec l'aide modeste et juste de certains "intellectuels", de créer une vague, une lame de fond tellement puissante que les politiques ne pourront que s'y rendre attentifs! Or, créer cette vague, c'est d'abord devoir NOUS AUTOCRITIQUER nous-mêmes. Les consommateurs, les investisseurs, les constructeurs, les demandeurs de crédits -- c'est NOUS.
Soit on veut un accès plus égal pour tous à ces choses, et alors on reste dans le système et on essaie de forcer les gens à payer des impôts, des cotisations, etc. malgré leur mauvaise humeur; soit on pense qu'un autre système plus solidaire et plus égalitaire est possible sans contrainte, et alors on milite au plan citoyen pour que les mentalités changent à fond.
Question: Économie sociale
Christian ARNSPERGER: Pour l'économie sociale, je crois que si elle a si peu d'audience encore, c'est parce que les acteurs et promoteurs de cette économie sociale sont trop peu "radicaux"!
Quand on a besoin des subsides de la Région ou du fédéral ou que sais-je pour faire vivre son entreprise ou son association, on a souvent peur de dire des choses qu'on pense mais qui froisseraient les bailleurs de fonds. C'est pour ça que je pense que l'économie sociale doit s'élargir et faire place à de vraies COMMUNAUTES de vie alternatives, subsidiées si possible, mais profondément indépendantes et prêtes à se passer des fonds publics si nécessaire.
Je connais d'admirables jeunes gens, dont certains étudiants, qui réfléchissent aujourd'hui là-dessus et sont prêts à s'engager dans des projets de vie risqués, p. ex. dans des écovillages ou dans des groupes alternatifs.
Ce sont EUX les VRAIS "ENTREPRENEURS" de demain. Je le pense sincèrement: demain, il nous faudra être des "entrepreneurs d'existence" et pas seulement des faiseurs de fric qui arrivent à s'endetter auprès de Fortis pour vendre des bagnoles...
Question: M. Arnsperger, j'ai l'impression que vos propositions ne concernent actuellement qu'une avant-garde ou - osons ce mot devenu péjoratif - une élite. Tout le monde ne place pas des valeurs spirituelles au-dessus du confort matériel. C'est beaucoup trop astreignant pour une majorité d'entre nous qui, soit se sentent parfaitement bien dans le système actuel, soit se contentent de le dénoncer verbalement sans rien entreprendre de concret. Ceci étant, une minorité active peut ouvrir la voie vers autre chose - mais à très long terme j'en ai peur.
Christian ARNSPERGER: Est-ce que je suis élitiste? Oui, d'une certaine façon. Mais l'élite, franchement et sans aucune démagogie, c'est nous tous.
Ce n'est pas une question de capacités ou de "QI", mais de compréhension toute simple des absurdités de ce monde et de ce système. Des gens sans "éducation" comprennent parfois mieux les choses, et sont plus spontanément SPIRITUELS, C'EST-A-DIRE REALISTES.
Je crois qu'être élitiste, en ce sens, est une nécessité absolue. Il faut arrêter de céder au discours libéral "aplatissant" qui nous dit que tout ce que la masse ne veut pas est condamnable, voire dangereux.
C'est une démagogie de droite qui me semble tout aussi absurde que l'ancienne ou actuelle démagogie de gauche.
Quelques sites intéressants échangés au cours de ce chat:
www.ecopower.be
Article intéressant de Michel CORNU sur le site contrepoint philosophique à propos du livre de Christian ARENSPERGER, Critique de l'existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l'économie
Références Bibliographiques :
Christian Arnsperger, Critique de l'existence capitaliste: Pour une éthique existentielle de l'économie, Editions du Cerf, 2005.
Christian Arnsperger, "Le 'social' dans l'économie sociale: Pour une nouvelle radicalisation", Revue Nouvelle, n°1-2, janvier-février 2007.
Christian Arnsperger, "The Social entrepreneurship movement: New hopes or old illusions?", conférence présentée à Buenos Aires, septembre 2008.
Christian Arnsperger, Ethique de l'existence post-capitaliste: Pour un militantisme existentiel, à paraître aux Editions du Cerf en 2009.